Chapitre 1: "Je hais les maths"« Je t'aime.
Un mot si difficile à dire.
Surtout de notre vivant.
Par exemple, quel âge avez-vous ?
En réalité, peu importe, moi, j'ai quatorze ans.
Il me semble que cette année, je n'ai dit qu'une fois « je t'aime » à ma mère. Et c'est comme ça depuis mon entrée au collège, il y a quatre ans. Je ne l'ai pas dit plus souvent aux autres personnes de mon entourage.
Est-ce que c'est le fait d'entrer dans un monde plus adulte, d'être avec des « grands » qui m'a fait changer comme ça ? Je ne sais pas. Peut-être.
Il y a aussi le fait que la télé –et Internet- tiennent une place importante dans ma vie et si vous lisez ça, sans doute est-ce aussi votre cas. Moi, mon type de personnage préféré ce sont ces personnages froids et distants, si forts en apparence. En les voyant je me dis « Pas d'attaches, pas de problèmes ! ». Au début, il y a eu Prue de Charmed, le Dr Brennan de Bones. Il y a aussi eu Gaara de Naruto et Kanda de D.Gray-man. Et à force, j'ai voulu me façonner de la même façon, devenir comme eux, ces idoles –mes idoles- inaccessibles.
Oh, j'y suis parvenue, pour ça, aucun problème ! Sauf que le bon copain ou la bonne copine sympa qui s'accroche comme une moule à son rocher à vous alors que vous êtes un vrai bloc de marbre, eh bien ça n'existe pas !! Tout du moins, pas éternellement.
La sixième a franchement été un calvaire pour moi. Sauf que personne ne s'en rendait compte et quand je dis ça, mon entourage me répond « Bah, la sixième, ça a été dur pour tout le monde, tu sais ! ». Tant pis. Never mind.
En cinquième, j'ai bâtie ma carapace et j'ai me suis également trouvé une moule. Une vraie de vraie. Sympa, un peu collante, une vraie gamine avec ça. Mais bon.
En quatrième, tout c'est effondré. La faute à qui ? A un garçon. A un stupide, débile, connard de mec ! Et là, tout le monde à pu admirer mes faiblesses. Jusqu'à maintenant, ça a été ma pire et ma meilleure année scolaire. Les deux à la fois. Très étrange.
En troisième, cette année donc, je m'attendais à ce que ce soit la continuité de l'année précédente. J'ai eu l'impression de revivre ma sixième. Ma moule a ouvert les yeux et on s'est disputées. Une sacrée engueulade, même. Bref, entre ça et d'autres choses, beaucoup de remue-ménage.
Jusqu'à aujourd'hui, je m'en accommodais. Et j'aurais bien continué s'il ne m'était pas arrivé quelque chose.
Car aujourd'hui, je suis morte. »
***
Elle détacha ses yeux du néon grésillant. Dieu que la morgue était inhospitalière ! En même temps, me direz vous, y'a pas grand monde pour se plaindre. Certes. Mais c'était très incommodant, surtout pour les gens comme elle. Les fantômes.
Alors elle était là, à fixer par à-coups le néon grésillant et son corps sans vie. En ce moment, elle se contemplait. Elle n'était pas spécialement jolie mais il y avait pire. Elle n'était ni brune ni blonde, mais pas vraiment châtain non plus. Même si là, ses cheveux tranchaient franchement avec la pâleur morbide de son visage. Elle fronça le nez. Sa peau était tellement pâle que des dizaines tâches de rousseur –jusqu'alors insoupçonnées- étaient apparues. Son corps, étonnement malingre pour son âge, était caché par un drap blanc et rugueux. Personne n'avait pris la peine de lui fermer les yeux. Elle pencha la tête sur le côté, vers la droite. Ses yeux étaient marrons foncés, parsemés de petites paillettes vertes.
La porte de la morgue s'ouvrit, laissant passer un médecin petit et bedonnant et un étudiant (peut-être) long et maigre. Le vieux demanda au tour duquel était-ce ? Le grand maigre lui désigna un petit cadavre –le sien. Elle sauta prestement de la table d'autopsie et suivit les deux hommes.
- Tiens pose-la ici, fit le vieux qui en fait s'appelait Morase, découvrit-elle en regardant la petite plaque fichée sur sa poitrine.
- Elle pèse pas bien lourd, remarqua le grand
- Qu'est-ce qui lui est arrivé ?
Il jeta un coup d'½il au rapport.
- Hale Claire, 14 ans. Elle s'est effondrée en plein cours de maths. Personne ne sait pourquoi.
- Elle est tombée comme ça ? Sans aucune raison ?
- Apparemment. Le temps d'arriver à l'infirmerie, elle ne respirait plus et son c½ur s'était arrêté.
- Très bien. Mademoiselle, fit le Dr Morase en se tournant vers le cadavre.
Il commença son autopsie. C'était assez bizarre de se voir ouvrir soi-même. Claire, puisque c'était bien elle, pencha la tête de l'autre côté, vers la gauche. Elle sentit une petite gêne au niveau de la gorge et s'éclaircit la gorge.
Le vieux légiste soupira.
- Les infirmières ne valent plus rien de nos jours ! Elle s'est asphyxiée avec de la craie, semble-t-il.
- C'est plausible, d'après le rapport (il en tourna les pages et le bruissement des feuilles emplit la vaste pièce), elle était au tableau. Elle a du respirer les particules en effaçant ou quelque chose comme ça. Accident.
- Mmh, oui, sans doute, approuva le Dr Morase. Bon, ça suffira. Range-la dans un tiroir, le 15 par exemple, la famille est venue chercher le corps hier soir. Et apporte-moi Mr Jones.
- Bien, docteur.
Accident ? Ah non alors ! Elle n'était peut-être pas médecin, mais sa mort n'était sûrement pas un accident ! Le rapport mentait : elle n'était pas encore morte en arrivant à l'infirmerie !
Elle se demanda si les vivants pouvaient l'entendre. Elle haussa les épaules.
- Hey ! Docteur, je conteste votre diagnostic.
Rien. L'assistant s'affairait à la ranger dans un tiroir puis à en ouvrir un autre. Le vieux docteur stérilisait ses instruments.
- Je ne suis pas d'accord : je ne suis pas morte d'étouffement, encore moins par accident !
Pas de réponse. Tant pis. Au moins, elle aura essayé. Elle était pourtant sûre. Elle se souvenait vaguement de son arrivée à l'infirmerie, des gens s'affairant autour d'elle, des doigts tièdes prenant son pouls. Elle se souvenait aussi d'une grande femme à la peau noire, inconnue. Elle lui avait fait une injection, lui avait murmuré quelques intelligibles paroles et tout était devenu noir. C'était à cause de cette femme qu'elle était morte, Claire en était sûre et certaine. Pourtant elle n'arrivait pas à éprouver le moindre sentiment à son égard. Tout comme ce voir ouvrir la laissait totalement de marbre. Peut-être était-ce dû à son état de fantôme. A moins qu'elle fut encore son le choc de sa propre mort. Etrange de constater à quel point elle se sentait détacher de tout ça. Bof, elle hausa les épaules.
- Ah ! Et Jeremy, tu demandera Isabel de prévenir la famille, d'accord ?
- Tout de suite, docteur.
Jeremy donc, prit le dossier Hale et sortit de la morgue. Claire hésita entre assister à la dixième autopsie de sa vie (ou plutôt de sa mort, pour ne pas faire de jeu de mot) et suivre le grand maigre. Elle préféra suivre son dossier, se disant que de toute façon elle aura bien l'occasion de revenir. Elle passa à travers la porte comme si ç'eut été du beurre et s'engagea dans le glacial couloir carrelé à la suite de l'assistant Jeremy.
Ils montèrent quatre étages, la morgue étant au sous-sol. Ou plutôt, Jeremy monta quatre étages et Claire flotta derrière lui. Il salua cinq infirmières et trois infirmiers, six femmes de ménage et deux docteurs. Claire, elle, passa au travers de l'une des infirmières et fit frémir le seau d'eau de Mireille, l'une des femmes de ménage. La femme jeta un coup interrogateur à son seau avant de resserrer son châle sur ses épaules (« Fait froid ici, nan ? »). Ils arrivèrent au quatrième étage qui était totalement vide, à part le bureau d'accueil où se tenaient assises deux femmes. Une antique radio y diffusait un air vieillot sur lequel chantonnait la plus vielle. Jeremy se dirigea vers elle.
- Bonjour Isa'. Le docteur Morase voudrait que tu appelles la famille, fit-il en lui tendant le dossier.
La dénommée Isabel était petite et mince. En faite, rabougrie conviendrait mieux, mais bon. Elle était vieille aussi, sa peau ridée avait été « réajustée », sans doute à l'aide d'une quelconque opération chirurgicale. Elle avait un carré court et ses cheveux étaient teints en noir jais. Elle avait des yeux bruns qui vous dévisageaient derrière une paire d'immenses lunettes rouge vif, retenue par un cordon de fausses perles. Elle mastiquait avec acharnement un chewing-gum à la menthe et lorsqu'elle parla se fut avec un voix grinçante et stridente. Elle fumait certainement, songea Claire en voyant l'état de ses dents.
- Nan mais pour qui i'm prends ? Ch'uis pas sa bonne, moi ! Ecoute, gamin, tu vas redescendre et tu vas dire à c't abruti d'Isaac qu'il a qu'à le faire lui-même.
- Nan, Isa', tu me fais le coup à chaque fois ! T'as qu'à lui dire toi-même.
- Ecoute gamin, t'est qu'un gamin, tu piges ? Je pourrais être ta grand-mère, ok ? Alors tu vas faire ce qu'on t'dit et...
- Donne-le moi, Jeremy. Je vais le faire, intervint en souriant la deuxième, une jeune fille.
Ledit Jeremy rougit et balbutia. Il tendit le dossier d'une main tremblante et lorsque leurs deux mains se frôlèrent, il lâcha précipitamment le dossier avant de plonger sous le comptoir pour le ramasser. La jeune fille laissa échapper un rire carillonnant.
Elle était blonde, avec des cheveux longs et ondulés retenus par une pince marron. Elle portait elle aussi des lunettes, des marrons qui mettaient en valeur ses yeux bleus. Elle était vêtue de la bouse blanche réglementaire et en dessous, d'un col roulé dans les tons marron, lui aussi. La gêne de Jeremy semblait beaucoup l'amuser.
- Ah ! Ex...excuse-moi, Sophie ! Je...je suis confus...euh...
Le rire musical se fit de nouveau entendre.
- Ce n'est pas grave, laisse.
- Euh...je...je suis vraiment désolé...
- Ne t'inquiète pas, le rassura-t-elle d'un air tranquille. Bon, alors, la famille.
Elle feuilleta la chemise tout allant s'asseoir.
- Bon, elle vivait seule avec sa mère. (Elle fit une moue) C'est toujours plus dur dans ces conditions-là.
- Bon, euh...je vais vous laisser, moi, annonça Jeremy, rouge pivoine
- C'est ça, marmonna Isabel
- A tout à l'heure, Jeremy, lui lança Sophie en coinçant le combiné entre son épaule et son oreille.
Claire s'installa sur le comptoir. Elle se sentait triste, sa mère allait être bouleversée. Elle allait apprendre sa mort. Elle soupira.
Shumi Aï^^